Garantir un accueil de qualité n’est pas une utopie : c’est un choix politique
« L’accueil de l’enfant a un coût, si on le fait correctement, il n’y a pas de bénéfices financiers pour rémunérer des actionnaires. La logique marchande n’est pas une solution au contexte budgétaire pour la petite enfance ». NATACHA VERSTRAETEN, présidente de la FILE, a été interrogée dans le cadre du reportage Investigation « La couche est pleine » (https://auvio.rtbf.be/media/investigation-investigation-3448023) , diffusé sur la RTBF le 11 mars 2026, qui met en lumière la difficile réalité du secteur. Elle y rappelle le danger de la marchandisation, pour le moment encore évité en FWB grâce aux balises de l’ONE et de la réforme MILAC, et souligne l’importance d’investir pour soutenir la qualité de l’accueil des enfants, qui constitue le premier guide de nos réflexions et de nos actions. »
Ce que le reportage met en lumière
Ce reportage met en lumière une réalité préoccupante : l’accueil de la petite enfance traverse aujourd’hui une crise profonde. Derrière les images et les témoignages, une question essentielle apparaît : quelle place notre société accorde-t-elle réellement aux tout-petits ?
La première difficulté soulignée est celle du manque de places. En Fédération Wallonie Bxl, on estime qu’il manque près de 15 000 places en crèche. Pour de nombreuses familles, trouver un milieu d’accueil relève du parcours du combattant. Les démarches sont complexes et l’offre reste insuffisante. Beaucoup de parents, et particulièrement des mères, se voient contraints de réduire ou d’interrompre leur activité professionnelle faute de solution de garde. Cela interroge directement l’égalité entre les femmes et les hommes, mais aussi la place accordée aux familles dans notre organisation sociale.
La question de l’accessibilité doit également être posée avec force. Les milieux d’accueil doivent pouvoir accueillir toutes les familles, y compris celles confrontées à des situations de handicap, de précarité, de migration, de fragilité sociale ou de santé. Dans une perspective d’égalité des droits des enfants, l’accueil de la petite enfance doit être pensé comme un levier d’inclusion et de justice sociale.
Au-delà du manque de places, la question de la qualité de l’accueil est une priorité. Travailler auprès de jeunes enfants est un métier exigeant qui demande des compétences, de la disponibilité et une grande qualité de présence. Pourtant, les professionnel·les du secteur sont souvent confrontés à des conditions difficiles : manque de personnel, salaires peu attractifs et charge de travail importante. Il faut le dire clairement : un ratio d’encadrement de 1 adulte pour 7 bébés n’est pas seulement difficile, il peut devenir maltraitant. Comment répondre aux pleurs, accompagner les rythmes de sommeil, nourrir, consoler et sécuriser chaque bébé dans ces conditions ? C’est pourquoi la FILE affirme avec force sa volonté d’améliorer l’encadrement vers un ratio de 1 adulte pour 5 enfants https://www.fileasbl.be/membres/placer-lenfant-au-coeur-despolitiques-publics-en-investissantmassivement-dans-le-secteur-delenfance/ chez les plus petits, avec un subventionnement public. Garantir un accueil de qualité n’est pas une utopie : c’est un choix politique. Dans ces conditions, il ne s’agit pas de pointer du doigt les professionnels, qui font souvent de leur mieux dans des conditions complexes, mais bien de questionner un système qui ne leur donne pas toujours les ressources nécessaires.
Un autre point soulevé par le reportage concerne la marchandisation du secteur. L’apparition et l’expansion de grands groupes privés posent la question du modèle que nous souhaitons pour l’accueil de la petite enfance. Peut-on accepter que des structures accueillant des enfants fonctionnent selon une logique de rentabilité, avec de l’argent public qui contribue directement au versement de dividendes ? De nombreux acteurs du secteur défendent au contraire une vision différente : celle d’un accueil pensé comme un service public ou associatif, centré sur les besoins des enfants et des familles (https://www.fileasbl.be/membres/creches-dentreprise-et-non-marchandisation-file-asb/). L’objectif n’est pas seulement de garder les enfants pendant que les parents travaillent, mais de leur offrir un environnement sécurisant, stimulant et respectueux de leur développement.
La FILE défend une vision claire : celle d’un accueil pensé comme un service d’intérêt collectif, porté par des initiatives publiques ou associatives et centré avant tout sur les besoins des enfants et des familles.
L’objectif ne peut se limiter à permettre aux parents de travailler. Il s’agit d’offrir aux enfants un environnement sécurisant, stimulant et respectueux de leur développement, tout en valorisant la diversité des parcours et des réalités familiales.
Mais certaines questions essentielles restent encore trop peu abordées dans le débat public.
À quel âge les bébés entrent-ils aujourd’hui en crèche ? Dans de nombreuses situations, les enfants sont accueillis dès l’âge de trois mois, parfois même plus tôt, en raison de la durée limitée du congé de maternité.
Cette réalité mérite d’être interrogée collectivement. Quelle société demande à des bébés de trois mois de passer leurs journées en collectivité faute d’alternative ? Quelle place accordons-nous réellement aux premiers liens, à l’attachement, aux rythmes du tout-petit ?
La question du congé de maternité, de co parent et du congé parental fait donc pleinement partie du débat sur la petite enfance. Cette question doit être abordée dans toutes ses dimensions, aussi sur les conséquences sur l’égalité des genres. Elle touche directement au droit des enfants à un début de vie respectueux de leurs besoins fondamentaux. À cet égard, l’expérience de l’approche de Reggio Emilia ou de Pistoïa rappelle l’importance du temps accordé aux plus jeunes : dans ce modèle, l’accueil collectif commence généralement plus tard, afin de permettre aux enfants de vivre leurs premiers mois dans un environnement familial stable et sécurisant. https://www.fileasbl.be/membres/note-de-position-file-asbl-a-quel-age-entrer-en-milieu-daccueil/
Un débat de société, politique
Car au fond, la question dépasse largement celle des crèches : elle concerne les droits des enfants et la place que notre société leur accorde.
Les premières années de vie sont déterminantes pour le développement affectif, social et cognitif. Investir dans la petite enfance, ce n’est pas seulement soutenir les parents : c’est reconnaître les enfants comme des citoyens à part entière, dès le début de leur vie.
Dans ce contexte, le rôle de l’Office de la Naissance et de l’Enfance (ONE) est souvent questionné. Entre contrôle, accompagnement et réglementation, l’institution doit composer avec un système complexe et une pénurie de places qui rend parfois les décisions difficiles.
Face à ces défis, une évidence s’impose : investir dans la petite enfance doit devenir une priorité politique, en y octroyant des moyens financiers à hauteur des enjeux.
Plutôt que de considérer les crèches comme un simple service parmi d’autres, il serait temps de les reconnaître pour ce qu’elles sont réellement : un pilier fondamental de notre système éducatif, social et démocratique.
Investir dans la qualité de l’accueil, soutenir et valoriser les professionnel·les, améliorer les ratios d’encadrement et garantir un accès équitable pour toutes les familles, ce n’est pas une dépense : c’est un investissement dans l’avenir de toute la société.